Interview. Tom Schneider, l’avocat qui plaide la cause du street art

À 37 ans, Tom Schneider est à la fois avocat  spécialisé dans l’urbanisme à Montpellier et organisateur d’événements destinés à promouvoir l’art urbain dans la ville.  Rencontre avec un avocat qui offre une belle plaidorie au street art héraultais.

Ce n’est pas un avocat comme les autres. À 37 ans, Maître Tom Schneider est à la fois un juriste spécialisé en droit de l’urbanisme à Montpellier – là où il s’est installé il y a 12 ans – mais aussi un passionné de cultures urbaines. Inscrit au Barreau de la ville depuis 2008, ce féru d’art contemporain a eu l’opportunité, en relation avec sa profession, d’organiser des événements destinés à promouvoir le street art dans la cité héraultaise. En 2014, il fonde avec une consœur l’association Le Projet FMR et met en place l’exposition Home Street Home. Dans un bâtiment éphémère – d’où le nom de l’association – voué à être démoli, 17 artistes locaux et nationaux ont exposé leurs travaux au public. Depuis, Tom Schneider a multiplié les événements et revient en octobre 2017 avec un futur projet.

À 37 ans, Tom Schneider est un avocat atypique : il organise des événements autour du street art. Crédit photo : Cédric Rémia.

Comment avez-vous commencé à avoir cette double casquette ?
Je suis avocat en droit de l’urbanisme. Cela m’a permis d’être en contact direct avec des promoteurs, qui étaient des clients, et à qui j’ai proposé de pouvoir investir des lieux sur leurs projets immobiliers. Ces lieux étaient voués à démolition avant qu’eux mêmes ne construisent. Du coup, j’ai fais le premier projet baptisé Home Street Home avec une première association qui s’appelait Le Projet FMR. On a fait ça en janvier 2014 sur un calendrier de préparation de 3/4 mois. On a commencé avec du lourd, c’est quelque chose qui avait très bien marché. On avait eu 4000 personnes, c’était vraiment sympa pour un premier truc.

Aujourd’hui, qu’en est-il de l’association Le Projet FMR ?
L’association a été dissoute pour mésentente. Quand on a créé Le Projet FMR, j’étais associé avec une amie qui s’appelle Coralie. On avait monté un site Internet et on avait créé une page Facebook appelée Le Projet FMR. Et quand on a eu une scission, cette copine a gardé le Facebook sans mon consentement, et l’a renommé Montpellier Loves Street Art. Ca s’est passé en mauvais terme pour des raisons personnelles. Au début, ça m’a gonflé car avec Le Projet FMR et Home Street Home, on a eu beaucoup de monde, donc le Facebook a eu beaucoup de followers. Quand j’ai dis à Coralie : « On arrête le truc, on dissout tout », il était question de fermer le Facebook. Mais effectivement, elle l’a repris, même si j’ai réussi à lui faire changer de nom.

Avec plus de 7000 followers, le projet de votre ex-amie, Montpellier Loves Street Art, est devenue la plus grosse page Facebook de partage d’art à Montpellier. Quel regard portez-vous sur cette réussite ?
Je ne suis même pas dans ses likes, ses invités ! Mais je dois avouer que sa nouvelle page vit sa vie. Je n’ai plus de contact avec elle aujourd’hui, même si on s’est recroisé une fois ou deux sur des événements. Avec cette page, elle a fait un genre d’annuaire et de maps avec les lieux de street art enregistrés sur Montpellier. L’idée est pas mal ! À un moment, elle faisait même des interviews d’artistes. Le boulot qu’elle fait, c’est bien, c’est juste qu’elle ne peut pas bosser en équipe.

Après cette scission, comment s’est déroulé la suite pour vous ?
J’ai rejoins une autre association nommée Blended Art Gallery. C’est avec eux que j’ai collaboré pour trois autres événements et avec qui je travaille pour le prochain. Entre la fin du Projet FMR et cette nouvelle association, il s’est bien passé une année avant que je monte un autre projet.

Quels étaient ces trois précédents projets ?
Ces projets, c’était du mainstream (culture de masse, ndlr), c’est à dire qu’il n’y avait plus d’annexion de maisons à démolir, mais il y avait juste des lieux temporaires avec des artistes. D’abord, il y a eu l’exposition Strates, en 2015, qui se déroulait à côté de la Chambre de Commerce et de l’Industrie de l’Hérault. Ça a duré 6 mois, c’était très street art. Après, en 2016, on a lancé l’exposition Somebody Nobody sur le boulevard du Jeu de Paume. Là, c’était moins street art, il y avait du contemporain et de la photo, ça a duré une semaine. Enfin, la même année, on a fait un autre gros événement avec une plateforme de crownfunding (financement participatif, ndlr) qui s’appelle Cercle Rouge, spécialisée dans la promotion d’événements artistiques. Ça s’appelait Art Station. On a remplacé toutes les affiches publicitaires de la station du Corum pendant une semaine par des affiches et des œuvres de street art. Ça a fait pas mal de buzz sur Internet et ça a permis d’ouvrir une discussion sur la présence de la pub et son remplacement par des œuvres d’art avec les publicitaires. On est monté à Paris, on a cherché à faire passer le message avec les politiques. C’est en train de suivre son cours tranquillement, on verra ce que ça donne mais ce n’est plus vraiment entre nos mains.

Et quel sera votre nouveau projet ?
La prochaine actualité, ça serait début octobre 2017. J’ai réussi à retrouver, avec le même promoteur qui nous avait aidé sur le projet Home Street Home, un nouveau lieu voué à démolition. Ce sont des garages à Montpellier. Là, on est en train de monter le projet, c’est tout neuf.

Comment arrivez-vous à concilier votre profession d’avocat à votre passion du street-art ?
Je suis passé à une journée de 30h, c’est horrible (il rigole) ! Il faut trouver du temps. Quand tu montes un projet qui te plaît, tu trouves toujours le temps. Mais concilier profession d’avocat et montage de projet, ça fait des périodes très chaudes.

Êtes-vous le seul avocat organisateur d’événements street art à Montpellier ?
Sur ce genre de montage, je ne crois pas qu’il y en ait d’autres. Cela dit, j’ai des confrères qui animent des ateliers plus artistiques, du genre théâtre, musique, ou photo. Après, dans l’organisation d’événements éphémères sur le street art, non, je dois être le seul.

D’où vous vient cette passion du street art ?
Ça a toujours été une passion ! Mais je n’ai jamais graffé. Avec le projet Home Street Home, c’est la première fois que j’ai eu une bombe en main. J’ai aidé l’artiste Kashink à peindre la façade, donc c’était vraiment sympa, je me suis vraiment régalé. J’ai toujours eu un goût pour l’art en général, du contemporain à la photo. Puis, ce qui me plaît dans le street art, c’est le fait qu’il soit très accessible, parce qu’il est à disposition de tous sur tous les murs, sur tous les espaces publics. Il est accessible en ce sens où il y a une lecture facile, même pour ceux qui ne connaissent pas. Il peut y avoir de la couleur, du noir et blanc. Il peut jouer avec les éléments architecturaux, il peut y avoir des messages politiques cachés… donc c’est vraiment un art très accessible. Après il y a différents supports : il y en a qui collent des sculptures ou des moulages, d’autres qui graffent, qui dessinent, qui utilisent des poscas (marqueurs peinture tout support, ndlr). Tu peux le faire au mur, au plafond, par terre, c’est génial. Après, l’organisation d’événements, c’est quelque chose que j’ai toujours fait. Étudiant, je le faisais déjà avec des copains. La logistique, le fait de me prendre de bonnes sueurs froides et une galère pour sortir un truc en un mois de temps, c’est quelque chose qui me grise.

Quels sont vos street artistes montpelliérains préférés ?
J’ai un gros coup de coeur pour le poichoiriste Oz. En plus, il a développé sa nouvelle technique, il grave sur des plaques de métal. Il a une technique très particulière que j’aime beaucoup et c’est un mec très sympa. Il y aussi le collectif cssJPG qui fait des collages de nature, de nuages. A un moment, ils faisaient pas mal de collages dans la ville, sur le tronc des arbres . Ça amenait vraiment une poésie assez sympa.

En novembre 2015, le street artiste BMX a fait polémique en posant une de ses œuvres sur l’Hôtel de Région. Qu’en pensez-vous ?
Malgré la polémique, j’ai trouvé ça génial. Il a dit qu’il le ferait, il l’a fait. J’ai déjà bossé avec lui sur le projet Home Street Home, j’espère rebosser avec lui plus tard. Il perce des trous dans le mur en pleine nuit, personne ne s’aperçoit de rien, je trouve ça vraiment excellent. Puis il y a une scénographie qui est vraiment intéressante, il réunit à lui seul ce côté ambivalent du street art. À la fois Montpellier lui fait la guerre, mais il fait la une d’un magazine de la ville qui voulait mettre en avant son côté du street art. Ils le poursuivent mais ils ne peuvent pas s’empêcher de prendre des photos de son travail, sans son consentement, pour faire leur pub dessus.

En tant qu’avocat, avez-vous déjà défendu des street artistes ?
Cela m’arrive de défendre des artistes en correctionnel quand ils se sont faits choper, donc j’ai la casquette d’avocat et je défends ces artistes. On est vraiment à la croisée des chemins sur ce qui concerne le street art. À la fois, un artiste reconnu comme BMX à ses œuvres presque protégées, comme Banksy à New-York, et puis à côté de ça, on a des artistes qui sont poursuivis. Certes, le côté artistique peut laisser perplexe parfois, mais le fait est que ce sont des œuvres qui sont faits dans un milieu public, à destination de tous.  Mais comme ils ne sont pas connus, la ville leur fait la guerre. Ce genre de cas, c’est une minorité, ce sont des amis. Ils savent que j’ai une double casquette et ils m’ont appelé sur ce genre d’affaires. On essaye de les défendre mais le débat judiciaire n’est pas aisé dans le sens où c’est interdit par la loi. Il faut faire comprendre aux juges tout ce que ça apporte comme bienfaits. Là, on rentre dans une discussion presque politique. J’ai connu des juges, des procureurs qui disaient : « L’art, c’est dans le musée, et ça ne doit pas sortir des musées ». C’est une position qui, pour moi, est complètement surannée, mais ils appliquent la loi, donc voilà. Je ne crie pas sur les toits que je suis avocat. Dans mes plaidoiries, ça n’apporte rien au juge de savoir qu’il a en face de lui un avocat très féru d’art, je ne mets pas en jeu mon avis personnel. Dans ma dernière plaidoirie pour un artiste que j’ai défendu, j’ai essayé d’élever le débat en rebondissant sur ce que disait le procureur qui cantonnait l’art au musée. C’est peut être ce qui était en cours il y a demi siècle mais aujourd’hui, il faut arrêter.

Avez-vous eu gain de cause en défendant ces artistes de rue ?
Le but premier, c’est l’allégement de peine. Sauf si le dossier est mal monté, on a beaucoup de mal à obtenir une absence totale de sanctions. Les artistes ne sont pas les plus fortunés, ça dépend du monument qu’ils ont envahis, ça dépend de l’importance des dégradations. Généralement, ça chiffre en quelques centaines d’euros d’amende. Ou alors, ils écopent de travaux d’intérêt généraux. Ce ne sont pas des peines très élevées mais c’est toujours pénible car ce sont des instances qui durent une paire d’années. Après, vous êtes fichés, vous êtes surveillés, votre blaze (surnom, nom d’artiste, ndlr) est connu. Je ne sais pas si cela empêche vraiment les artistes de retourner de faire du graffiti, mais ça leur met une petite pression désagréable.

Au fait, comment êtes-vous arrivé à Montpellier ?
Ça fait 12 ans que je suis à Montpellier. Avant, j’ai beaucoup vécu à l’Île de la Réunion. Je suis né en France, j’ai longtemps vécu à la Réunion, j’ai fais tout mon secondaire en Thaïlande puis je suis revenu en France. Là, comme je n’avais aucune famille nul part, j’ai tourné dans plusieurs régions. Je suis passé par Aix-en-Provence, Strasbourg, puis je suis parti bosser en Europe, avant de revenir à Montpellier complètement par hasard.

Quel événement rêveriez-vous de lancer dans la ville ?
Idéalement, j’aimerais un festival qui revienne annuellement, ce qu’on a essayé de faire avec Art Station, mais ça n’a pas pris. Faire un truc annuel avec un musée à ciel ouvert, comme ce qui se fait à Sète.

Côté street art, la ville de Sète est en avance sur Montpellier ?
Oui, Sète à un temps d’avance sur Montpellier concernant le street art parce que les fresques murales, les graffitis à ciel ouvert, ça permet de superbes balades. Il y a quelque chose à faire sur Montpellier, il y a des lieux en ville que j’essaye absolument d’investir. Si on commence à avoir un peu les oreilles de la mairie, qui commence à nous connaître maintenant, on va voir si on peut pérenniser tout ça, si on peut proposer quelque chose de plus grande ampleur encore.

À Sète, le Musée à Ciel Ouvert (MACO) propose au public une balade artistique à travers les rues de la ville, jalonnées d’œuvres de street artistes. Crédit photo : Cédric Rémia.

Le site enrevenantdelexpo.com a critiqué le manque d’authenticité et de cohérence de l’événement Home Street Home. Des critiques légitimes selon vous ?
Globalement, on a eu des critiques très positives. Après je me suis dit aussi : « Il faut qu’on ait du négatif ». Parce que le négatif nous permet de nous remettre en question, nous permet d’avancer. J’ai le souvenir de cette critique car il parlait du manque du fil rouge de l’expo, ce qui n’est pas forcément faux. Avec Home Street Home, ce qu’on avait envisagé, c’est dès lors qu’on avait une maison d’habitation, on voulait exposer un artiste par pièce . Ça faisait un peu vie familiale ce concept de plusieurs petites expos. Des univers qui se mélangeaient un peu comme ça. Donc c’est vrai qu’on avait pas réfléchi à un thème général, un fil rouge, à quelque chose de commun à toutes les expos. C’était une agrégation de petites expos comme peut l’être une famille. Grâce au succès du projet, on a eu 17 artistes ! Il y en avait un dans le couloir, un dans le vestibule, BMX était dans la cage d’escalier… on avait même investi la façade, le hall d’entrée et le garage. Globalement, pour un premier projet organisé à deux sur un laps de temps très court, je suis plutôt très fier.

Avez-vous reçu des critiques à cause de vos liens avec des promoteurs immobiliers ?
Sur Home Street Home, on a eu un ou deux artistes qui nous disaient : « Vous vous acoquiner avec des promoteurs, avec le privé, c’est pas du tout l’esprit street art », et d’ailleurs ils n’ont pas participé. Mais finalement, si le privé ne nous suit pas, et si le public est timoré à nous suivre tant que l’on a pas fait nos preuves, on avance pas. Il faut prendre tout ce qu’il y a prendre. Si le privé a un bien à nous soumettre ou des envies de créer un événement qui, certes lui fera de la pub, peut nous permettre de nous éclater et aux artistes de se faire connaître, pourquoi s’y fermer ?

À l’époque du Projet FMR, votre associée Coralie et vous portiez des têtes de bombes d’aérosols pour masquer vos visages. Avez-vous fait tomber le masque ?
Maintenant, j’y vais à visage découvert. Le coup des visages cachés, c’était vraiment sympa, il n’y avait pas non plus nos noms sur le site. On ne voulait pas tout de suite être estampillé avocat. C’était un délire sympa à faire avec Coralie. On aurait continué ensemble, je pense qu’on serait rester dans cette optique de rester anonyme. Cela dit, il ne faut pas se voiler la face, ça s’est vite su, notamment dans les interviews, etc. Il faut aussi savoir qu’avoir sa carte d’avocat, ça ouvre des portes. On arrive avec un gage de sérieux. Le promoteur qui nous a fait confiance – Cogedim à l’époque – nous a laissé les clés de la maison alors que nous n’avions rien fait auparavant. Je pense que la carte d’avocat a pu aider. Maintenant, j’avance un peu plus en transparence. Banksy, il monte ça à un niveau excellentissime, personne ne connaît son identité, c’est génial. Après, clairement, il y avait un peu de ça. On cherchait le côté à la fois mystérieux et exclusif. Jouer sur ça, c’était sympa.

Cédric Rémia.

*Entretien réalisé le 10 juillet 2017.

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