Enquête. Street art à Montpellier : un potentiel gâché par la ville ?

Montpellier se revendique depuis plusieurs décennies comme une place forte du street art en France. Pourtant, de nombreux acteurs de l’art urbain local dénoncent le manque de soutien institutionnel et l’immobilisme de la municipalité.

À Montpellier, toutes les tendances du street art se côtoient. Du quartier des Beaux-Arts aux quais du Verdanson, graffitis, collages et autres fresques ornent la cité héraultaise. « C’est vrai qu’il y a une vie culturelle énorme, un foisonnement d’artistes absolument génial. C’est un berceau du street art, il y une très belle scène montpelliéraine, beaucoup de talents», s’enthousiasme Tom Schneider, avocat  spécialisé dans l’urbanisme et organisateur d’événements street art à Montpellier. Un constat partagé par Karine Pinel, spécialiste de l’art in-situ à l’Université de la ville :  «Montpellier intègre une dynamique pour la promotion du street art. Qu’elles soient individuelles ou associatives, il y a de nombreuses initiatives».

Pourtant, la plupart des acteurs du street art montpelliérain fustigent la politique de la ville en la matière. Projets refusés, œuvres retirées… la municipalité ne mettrait pas en avant l’art urbain comme il se doit, malgré le potentiel indéniable de la ville. Selon Keini Liguagua, directrice de l’association Line Up, qui promeut le street art à Montpellier depuis 2016, les élus sont frileux à l’égard du street art car ils connaissent mal cette discipline.  « Si Montpellier reste une place forte du street art en France, c’est grâce aux associatifs, aux galeristes, aux artistes, mais sûrement pas la municipalité », poursuit-t-elle.

Keini Liguagua est la directrice de Line Up Urban Art, une association qui promeut le street art à Montpellier depuis 2016. Crédit photo : Cédric Rémia.

Un manque de soutien également ressenti sur le plan financier.  Aujourd’hui, l’association Line Up s’auto-finance à 100%, grâce aux initiations et aux stages de street art qu’elle propose. « Les deux années précédentes, nous avons fait une demande de subvention et nous avons reçus 800 euros, autant dire rien du tout », assure Keini Liguagua. Toutefois, ce collectif de street artistes commence à se faire un nom auprès du département, qui l’a récemment sollicité pour donner des cours d’art urbain en milieu scolaire. L’association Line Up, en pleine expansion, entend profiter de cette nouvelle légitimité et monte actuellement un dossier de demande de subventions auprès de la mairie, la région et la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) pour l’année 2019.

Pour Karine Pinel, les raisons de ce supposé désamour entre les politiques et le street art sont liées à l’histoire de la discipline. « À l’origine,c’est un art que l’on cache, qui dégrade la propriété publique ». Une histoire qui gêne sans doute encore certains élus. La maître de conférences estime par ailleurs que la municipalité de Montpellier promeut davantage l’art contemporain, à l’image du musée Fabre, devenue la référence culturel de la ville.

À quand un festival street art ?

À l’inverse, d’autres villes françaises adoptent une politique culturelle plus ouverte sur le street art. «D’un point de vue institutionnel, la promotion du street art est plus importante à Toulouse ou Grenoble par exemple», déclare Karine Pinel. Des festivals annuels d’art urbain existent en effet dans ces deux villes, à l’inverse de Montpellier, qui se revendique paradoxalement « capitale du street art ». «On mérite quelque chose», lance Keini Liguagua.

Avec une belle taille de ville comme Montpellier, l’avocat Tom Schneider estime qu’un projet sur toute l’agglomération serait intéressant. Pour lui, Sète rayonne même plus que son imposant voisin Montpellier ! Et pour cause, selon lui, le budget culturel y est plus élevé qu’à Montpellier, alors que c’est une plus petite ville. « Ils ont misé là dessus. Ils font un choix, à mon sens, très intéressant », estime-t-il. Plus étonnant encore, l’association Line Up organise de nombreux évènements street art dans l’Herault, en lien avec les villes. C’est le cas à Mauguio, à Lattes ou encore à Puilacher (voir photo ci-dessous), mais pas à Montpellier, la plus grosse ville du département.

Conséquence de ce manque d’investissement à Montpellier : « tous les artistes locaux vont travailler ailleurs, parce qu’on ne leur donne pas de projets ambitieux », raconte Keini Liguagua. C’est le cas de Victorien Liria, alias Maye, street artiste héraultais de renom. Ce Montpelliérain de 23 ans est sollicité pour réaliser des œuvres à travers le monde, de Paris jusqu’au Mexique en passant par l’Australie. Aujourd’hui, Maye est prêt à œuvrer pour toutes les villes de France… à l’exception de Montpellier. Vexé par la politique de la ville en matière de street art, il déclare même qu’il y « refuserait toute proposition d’exposition ou de fresques » . Il estime que la municipalité ne met pas en avant le street art. « Les talents ne sont pas à Paris. Si Montpellier se donnait les moyens, on serait déjà LA ville du street art en France », estime-t-il. Un boycott que Keini Liguagua comprend très bien : « Au bout d’un moment, quand tu as bataillé et qu’on ne reconnaît pas ton boulot, c’est normal que tu n’aies plus envie ».

Certains acteurs jugent que la ville ne fait plus rien depuis George Frêche, maire emblématique de Montpellier entre 1977 à 2004. « À partir des années 80, il y a eu un engouement de l’art contemporain pour le street art. Dans la mesure où monsieur Frêche a eu une politique de développement de l’art contemporain, il a identifié le street art comme potentiellement intéressant pour la ville », explique Karine Pinel. « George Frêche avait une vision avant-gardiste. Ça a fait avancer pas mal de choses. S’il était là aujourd’hui, le mouvement street art serait beaucoup plus développé à Montpellier, c’est clair et net ! », rajoute Keini Liguagua. Selon la directrice de l’association Line Up, la rupture entre la municipalité et le monde du street art montpelliérain s’est opérée avec sa sucesseure, Hélène Mandroux. « À partir de là, ça a été un peu mis de côté », déplore-t-elle.

 Les lignes bougent

 Depuis quelques années, sous le mandat de l’actuel édile Philippe Saurel notamment, les différents acteurs du milieu reconnaissent que des efforts ont été consentis. Preuve en est : Montpellier est, avec Toulouse, la seule ville de France disposant d’une adjointe aux cultures urbaines. « Je sens des choses qui se débloquent, que la machine est en route, donc je ne veux pas complètement cracher sur la ville. Récemment, il y a eu un événement rue Faubourg du Courreau. Je trouve que cette initiative est bienvenue dans notre ville », félicite Keini Liguagua. En effet, à l’initiative de la métropole de Montpellier, une trentaine d’artistes graffeurs, venus de France et de toute l’Europe, ont réalisé fin juin des fresques pour donner des couleurs à ce quartier récemment rénové. Pour l’enseignante-chercheuse Karine Pinel, la promotion institutionnel du street art est en train de se structurer de manière plus générale à Montpellier. « Il y a quelque chose qui bouillonne depuis quelques années », ressent-elle.

S’il elle ne tend pas clairement la main vers le milieu du street art, la mairie de Montpellier semble plus encline à s’investir depuis quelques années. En 2016, l’avocat Tom Schneider a organisé un événement éphémère dans la ville, baptisé Art Station, durant lequel 24 publicités de la station de tramway Corum à Montpellier ont été remplacés par des œuvres urbaines. « Pour ce projet, la mairie nous avait fait des propositions intéressantes mais nous avions trouvé un meilleur emplacement entre temps, donc nous n’avions pas donné suite. Même si nous les avons toujours invités, il faut saluer le fait que la mairie n’a jamais fermé les portes pour nous rencontrer », explique le juriste de 37 ans.

À l’époque de ce projet, l’équipe « cultures urbaines » de Montpellier était portée par Sonia Kerangueven et Patricia Miralles, aujourd’hui députée de l’Hérault sous l’étiquette de La République En Marche. « Nous les avons rencontré à plusieurs reprises, et c’est une équipe qui me paraissait à l’écoute. Après, c’est comme partout, il faut prendre la machine à l’envers : il faut d’abord monter un projet, faire ses preuves, le faire durer une année, voir plus, et là seulement, la mairie vient vous soutenir car elle est rassurée quant à sa pérennité », estime Tom Schneider.

Hypocrisie ?

Depuis juin 2017, la nouvelle équipe est composée d’Isabelle Marsala, adjointe a la culture, « qui est elle-même une artiste mais pas forcément friande de street art » explique Keina Liguagua, et de Sabria Boualaga, la déléguée aux cultures urbaines. « Elle le reconnaît elle-même, ce n’est pas quelqu’un qui vient de ce milieu et qui a une grosse connaissance du street art. Elle essaye mais, à un moment donné, il y a des freins. Alors oui, il y a quelques progrès mais la mairie surfe sur la vague street art parce que c’est à la mode. Elle ne s’y intéresse pas en profondeur », regrette la directrice de l’association Line Up.

Avec tous les atouts de la ville, difficile de comprendre pourquoi Montpellier ne se donne pas les moyens d’être la capitale du street art en France. D’autant plus que, selon Keini Liguagua, le street art présente un intérêt politique, économique et touristique non-négligeable pour la ville. « Même si le fond n’est pas fait par passion, ça serait tout bénéf’ pour eux», lance-t-elle. Pourtant, la mairie connaît bien les bénéfices engendrés par le street art, à l’image des visites guidées organisées par l’Office de tourisme  sur graffiti à Montpellier.

Selon la maître de conférence Karine Pinel, la résistance des pouvoirs publics au street art est malgré tout bénéfique car l’art urbain se veut contre-culturel, c’est-à-dire contre le marché et l’institutionnalisation de l’art. « Si l’institution s’approprie le street art, il va perdre une partie de son sens et de ses pratiques», estime-t-elle. Toutefois, l’enseignante reconnaît que l’institutionnalisation du street art lui permet davantage de visibilité, nécessaire à de nombreux artistes émergents. Le serpent se mordrait-il la queue ?

Cédric Rémia.

Association LineUP Urban Art
24 Rue Ernest Michel, 34000 Montpellier
07 88 99 98 30

*Enquête réalisée du 25 au 29 juin 2018.
*Contactée, la mairie de Montpellier n’a pas souhaité répondre à nos questions.

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